l’histoire

Je ne sais d’où sa fascination pour la « durée » émane, mais il apparut rapidement dans le cadre de son travail que la glaise - et la pierre par la suite - lui  offriraient les moyens d’exprimer une vision représentative de son univers mental et artistique. L’attirance pour la ruine en général va en ce sens et renvoie depuis sa source aux recherches qu’il fit pour, d’une part, ancrer son travail dans le temps et, d’autre part, rendre hommage à ce temps qui ne l’attend pas. Est-ce en lien avec une démarche éperdue mais sans concession qui voudrait croire que laisser une trace légitimerait son passage ici-bas ? La terre cuite ne traverse-t-elle pas les âges ?

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« gamin, Pierre fabriquait des Marionnettes en bois qu’il taillait dans du bois tendre. Il les habillait avec des bouts d’étoffes qu’il cousait chez sa grand-mère. Il y joignait quelques planches pour construire le théâtre qu’il animait ensuite comme un metteur en scènes »

Joseph Culot

Culot est ici attiré par cette rencontre entre « faire »  - l’expression, l’énergie, l’ancrage… - et, « laisser faire »  - l’acceptation, un dépérissement, le silence,  -. En ce sens, - vestiges, érosion, usures, abandons -, la ruine et son environnement le fascinent !

C’est par la Grèce et le monde Romain qu’il intégra les bases du classicisme et c’est par de nombreux voyages en Italie qu’il y revenait sans fin. Sa connaissance en ce domaine était admirablement développée et l’intérieur de sa maison en était le meilleur témoin. On y découvrait des livres empilés comme des tours miniatures. On voyageait dans les jardins de Rome, dans Piranesi, il y avait Hubert Robert, Goethe, Giotto ou Piero della Francesca, on lisait Lord Byron ou Chateaubriand, en passant par les Etrusques pour filer en France du côté de Versailles dont il connaissait l’histoire des jardins par coeur, les membres de la cour, les intrigues, les costumes, etc. D’ailleurs, il eut été excitant de l’envoyer quelques siècles en arrière et de l’observer cheminer dans cette atmosphère ! Mais, peut-on se tromper de siècle ?

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En regardant vers la fin du XIX qui le passionnait moins, nulle mélancolie ni déchéance dans son approche du romantisme cependant, il trépigne comme le ferait un jeune étalon en voyant le paysage s’ouvrir devant lui. Regardant au loin, Il s’arrêtera devant les ruines non dépourvues de symboles que regorge cette période - on pense aux tableaux de Caspar David Friedrich par exemple -  mais l’approche de cette mort-là ne le convainc pas de son utilité car elle célèbre l’allégorie de la moralité qu’il méprise. Il revient sur ses pas et talonne Napoléon parti en Egypte dont il se délecte d’images et d’études ramenées ; Il n’oublie pas Pompéi, regarde Naples, découvre Hannibal, caresse la Bourgogne, visite les fabriques du Désert de Retz, la pagode de Chanteloup, la saline royale d’Arc-et-Senans, la chapelle de Ronchamps ou la pyramide du Louvre, il court désormais en tous sens, montant, descendant, la vie lui doit tout…

Ne pas se départir de la ruine reflétait aussi d’un besoin de se rapprocher de la nature dont il se sentait complice. Il prêtait en effet autant d’attention à l’état de ruine qu’à sa végétation envahissante. Il glisse alors vers une méditation plus en phase avec ses besoins. C’est en quelque sorte faire appel au vide et au silence dans la poésie de l’instant au sein d’un paysage donné. La poésie de l’instant, seule certitude sur quoi compter, nous dira-t-il.

1954. Il a seize ans. Son nom manuscrit figurait dans un livre intitulé « La Grèce à ciel ouvert » avec des photographies de Voula Papaïoannou et textes de Pierre Jacquet édité par La Guilde du Livre à Lausanne. Il témoigne dèjà de son attirance pour le monde de l’antiquité.

Namur, l’adolescence. A-t-il observé l’agencement des monolithes qui, imbriqués entre eux, forment les murs que Vauban fit réaliser pour ériger la citadelle ?

Quand il partit rejoindre l’atelier du potier anglais Bernard Leach en 1958, la campagne des Cornouailles - comme partout ou presque en Angleterre -, était parcourue par des milliers de kilomètres de murs en pierre sèche qui ceinturaient les pâtures et serpentaient à l’infini. Il ne serait pas étonnant que cet agencement l’aie sensiblement marqué.

Vint le service militaire obligatoire. 1960. Instruction chez les parachutistes et départ pour le Congo, les événements, son indépendance. Après quelques mois seulement, non-conformiste déjà, électron libre, il fut désigné bibliothécaire alors que ses camarades tuaient le temps en montant la garde ; il avait tout loisir de ranger les rayons, lire et relire Virginia Woolf et se promener dans les villages environnants pour y observer les potiers et, parfois muni d’un micro archaïque, enregistrer la sublime musique traditionnelle jouée en brousse.

1962. Démarre une collaboration avec Mr.et Mme Baucher-Feron, avenue Louise à Bruxelles chez qui il exposera ses céramiques. Merveilleuses personnes. Cette année-là, il expose aussi avec maman, Miche Wynants, illustratrice.

1963. Passant par les Alpes et Brindisi, jeunes mariés, vous descendez à bord d’une 2cv pour vous rendre en Grèce. Ce sera Delphes, Epidaure, et surtout Mycènes qui marqueront les esprits.

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« Faut-il regarder tes sculptures comme une fenêtre sur l’âme ?
Faut-il regarder tes pots, tes vases et tes bols comme une fête ? »

Joseph Culot

Si l’on pense par exemple aux pierres dressées de Ggantija, à Malte ou à celles de Gingee dans le sud de l’Inde, ou encore à celles de Stonehenge, dans le comté du Wiltshire, en Angleterre et à toute cette période du néolithique en général, il est aisé d’y retrouver ses influences qui se concrétiseront matériellement quand les architectes Strebelle et Humblet lui demanderont de réaliser un mur sur le site récemment crée de l’université de Liège, au Sart-Tilmant, nous sommes en 1967.

Possédé d’une ardeur de néophyte, il agencera sans composition préalable, ce mur de cinquante mètres de long et cinq de haut, couvert en son sommet par une casquette végétale.

Faut-il regarder ces sculptures comme une fenêtre sur l’âme ?
Faut-il associer ses bols tournés main à une aventure universelle ?

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Au fond, n’aurais-tu pas compris avant tout le monde, que nous sommes une ruine en sursis ? Que nous sommes à la fois le début d’une construction et déjà son débris ?

Je ne vois trace d’une présence religieuse ou philosophique dans la conception et la réalisation de son travail. D’ailleurs, lui souriant, il restait silencieux devant celui ou celle qui souhaitait connaître son point de vue. Ce silence, était-il un indice ou une invitation à chercher ailleurs ?…Dans ce cas, faut-il regarder vers une dimension plus cosmique où pleins et vides se relaient à l’infini ou bien s’agirait-il d’une expression plus terrienne qui voudrait que laisser une trace renvoie à notre finitude et donc à nos limites ?

Impérieuse nécessité, il emprunta cette voie et se mit au travail, réalisant des vases, des pots, des sculptures, autant de compositions qu’il y aura de vestiges, autant de voyages qu’il y a d’aventures, autant d’invitations à calmer les tourments que chercher à les exprimer. Eternels paradoxes.

La collection

Dés 1962, au gré de leurs voyages, Miche et Pierre Culot se mirent à collecter des céramiques d’ici et d’ailleurs.  Ils ramenaient des objets que les anciens avaient façonnés. Assiettes, pichets, bols, coupes, plats, gourdes, jarres bouteilles, - usuels pour la plupart -, répondaient alors aux besoins quotidiens. Il suffit d’observer une bouteille du Puysaie, par exemple, pour basculer 2 siècles plus tôt et s’imaginer les mains du potier tournant dans son atelier. Citons Etienne Duyckaerts qui écrivait en 1980 :

«  Cette bouteille à veau, tournée à la main, servait à administrer les médicaments aux jeunes animaux. Posée à plat dans le four, la face inférieure a été légèrement aplatie et n’a pas été recouverte par un émail ».

A notre tour ( ! ) alors de se perdre dans les pensées du potier et se demander s’il lui fut suggéré d’y inclure une panse fine, ou large, ou rebondie ? Une anse rapportée ? Un col étroit, une lèvre, un épaulement ?

Pour Pierre, l’idée de constituer une collection non-exhaustive germa dans sa tête tandis que d’autres pièces, toujours plus nombreuses, s’accumulaient sur les étagères. Pendant ce temps, Pierre avance. S’inspirant des pièces collectées, il réalise de son côté, des céramiques autant utilitaires qu’esthétiques dans son nouvel atelier de Roux-Miroir ( 1965 ). Il est courant pour un artiste, de « subtiliser » des pièces de ses propres créations.

Pierre, gourmand, n’échappait pas à la règle. Ces grès - pour la plupart -, seront précieusement gardés et considérés comme des jalons plantés sur un parcours. Ce sont des pièces de silence qui témoignent d’un passage, une passation peut-être.


Elles sont là, respirent, ne demandent rien. Une pièce d’Orlandini côtoient celle de Lampecco, que cache une théière d’Antoine de Vinck. Il y a un vase plat des Lerat, on y passe la main, la surface est une peau striée, oxydée, et voilà Mohy, Deblander, Joulia. Arriveront aussi des bouteilles de Leach chez qui Pierre fit son apprentissage en 1958-1959, un bol ou deux de Cardew et de fragiles porcelaines d’Hanssen-Pygott qui rappellent Morandi, et puis des tuiles faîtières Picardes, des briques flamandes, quelques Strebelle, une paire de colonnes Art-déco (1913) signées Craco, des ailes de Piet Stockman, deux Champy dont une très grande bôite et son couvercle, beaucoup de Batterham, Gambone,  Leveque, et deux splendides Hans Coper qu’ils rencontrent, Miche et lui à Londres au début des années’70.

Outre un très grand tableau en grès de Pascal Slootmakers, se mêlent aussi de la vaisselle de Tournai, des pichets Rhénans, des bols « Lunaires » de Chagué, une casette Tamba ramenée du Japon, des Hamada chez qui il passa à deux reprises. Tournée à la main, une jarre Chigaraki du 19e siècle repose sur une console en frêne dessinée par Pierre. Son émail est brun cendré, il y a des coulées.

A les regarder aujourd’hui, ici à Roux-Miroir, nous sommes troublés par leur présence. Il plane une cohérence dans cette forêt de pièces tout en contrastes. Voyez l’aspect de cette terre nue, ses grains de chamotte à la surface, les brillances de son émail ! Terre, eau, feu. Voyez ! Nous sommes en voyage...